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La vie extraordinaire d'une chanteuse normale.

LIZ CHERHAL - LE BLOG

J'ai fait une tournée qui sortait de l'ordinaire mais dès le deuxième soir, j'ai pleuré.

J'ai fait une tournée qui sortait de l'ordinaire mais dès le deuxième soir, j'ai pleuré.

 

Les jours se suivent mais les concerts ne se ressemblent absolument pas. 

Nous jouons cette semaine dans toutes sortes d’endroits (foyer d’accueil, ehpad, centre d’accueil de jour, foyer de vie, hôpital de jour, maison médicalisée, résidence de services, maison pour l'autonomie ...) et nous jouons devant toutes sortes de public (des gens autonomes, des personnes en fin de vie, des personnes malades, des personnes âgées, des ados et des adultes handicapés, des gens isolés ...) 

À chaque fois c’est un moment unique car nous adaptons le concert en fonction des gens qui nous écoutent. 

La journée d’hier a été particulièrement émouvante et aussi éprouvante. 

Nous avons fait durant l’après-midi 3 concerts dans un établissement très médicalisé et nous avons donc été mis face à une réalité de fin de vie et de maladie qu’on n’a peu Morvan et moi, l’occasion de croiser dans notre vie quotidienne. 

Sur le coup, j’ai très bien encaissé. 

Et j’ai chanté. 

J’ai chanté pour cette personne qui ne parvenait pas à ouvrir les yeux, j’ai chanté pour cette personne qui a tenté de s’enfuir pendant le concert, j’ai chanté pour cette personne que l’on nourrissait à la petite cuillère, j’ai chanté pour cette personne qui parlait toute seule, j’ai chanté pour cette personne qui criait de temps en temps, j’ai chanté pour cette personne qui avait l’air à bout, j’ai chanté pour cette personne qui de loin, depuis son lit, m’entendait un peu, j’ai chanté pour cette personne qui avait l’air de beaucoup souffrir, j’ai chanté pour cette personne qui ne parvenait pas à ouvrir seule son paquet de gâteaux.  

J’ai chanté. 

Morvan a du garder son masque tout l’après-midi. Moi, pour chanter, j’ai eu le droit de l’enlever. 

Et en fait, sur le coup, nous avons passé un moment humain très agréable et très enrichissant. 

C’est le soir que tout a basculé. 

 

Alors que nous faisions une tarte aux courgettes et à la féta tout en écoutant le dernier mix de 28Saphyr que nous avait envoyé DJ Atom, Morvan a fait une blague, une blague sur moi et sur le fait qu’il m’arrive souvent de mettre moi-même en doute ma propre parole. 

D’aucuns diront qu’il s’agit d’un manque de confiance en soi, mais ce n’est pas ici l’objet de cet épisode. 

Toujours est-il que le fait que je doute souvent de ce qui sort de ma propre bouche est un vaste sujet, un sujet bien réel et un sujet dont je rie régulièrement à gorge déployée car je ne suis pas la dernière lorsqu’il s’agit de me foutre de ma propre gueule.  

Ah ça non, même qu’en général, je suis souvent l’une des premières. 

 

Mais toujours est-il qu’hier soir, cette blague, elle ne m’a pas du tout fait rigoler. 

Et elle ne m’a tellement pas fait rigoler qu’elle m’a fait pleurer.

 

Et pleurer devant une tarte aux courgettes, même si on écoute un mix très réussi d’un titre de 28Saphyr fait par DJ Atom, et bien c’est pas joyeux. 

Et surtout, c’est pas très normal. 

 

Morvan était absolument désolé de ma réaction et ne comprenait pas du tout où était  passé mon humour. 

 

Souvent lorsque l’on cherche quelque chose, on se suggère mutuellement d’aller le chercher sous le lit. 

Mais hier soir, s’il m’avait suggéré d’aller chercher mon humour et ma joie de vivre sous le lit, j’aurai trouvé ça bien futile et j’aurai sans doute redoublé de larmes. 

 

Par chance, il a tout de suite vu qu'il y avait un problème et il a bien compris que ce soir-là niveau humour, j’allais être proche de zéro. 

Il n’a donc rien dit et m'a acceptée dans l'état dans lequel j'étais, car lui et moi, il va sans dire que c'est pour le meilleur et pour le pire. 

 

Et vous vous en doutez, ce soir-là le déclencheur de mes larmes ce n’était pas du tout cette blague qui ne m’avait pas faite rigoler. 

Non, le problème et la base de tout ça, c’était bien évidemment tout ce que j’avais vu dans l’après-midi et que je croyais avoir encaissé comme une adulte responsable qui encaisse toutes formes de réalités. 

 

Je croyais avoir encaissé mais visiblement, je n’avais pas encaissé si bien que ça, puisque tout venait de ressortir par mes yeux sous formes de larmes au dessus de notre tarte aux courgettes. 

Et c’était un vrai problème car cette soirée qui était notre seule soirée en amoureux de cette semaine n'allait visiblement pas être très drôle. 

Mais que cette soirée ne soit pas drôle, dans le fond, ce n'était pas ça le problème. 

 

Peut-être que le problème, c'était tout ce que j'avais vu cet après-midi ? 

 

Peut-être, mais peut-être pas. 

Car dans le profond du fond, cette réalité sanitaire en face de laquelle j’avais choisie d’être mise durant 5 jours consécutifs, ce n’était pas elle qui était un problème. 

Ce qui était un problème c’est que je n’étais pas parvenue à la digérer. 

C’était bien ça le problème. 

Ma propre digestion d’émotions.

Et ça, c'est un vrai problème quand on fait une tournée extraordinaire dans des lieux inattendus auprès de publics fragilisés.  

Mais que voulez-vous, mon empathie doublée de mon hyper sensibilité, c'est aussi ce qui fait mon identité.

Et mon identité, ça fait 37 ans qu'elle est mon identité. Et cette identité, je suis désolée de vous dire que c'est trop tard pour la changer.

Alors je vais continuer cette tournée, dans les Mauges, avec mes émotions, mes difficultés à les gérer et mon identité.

 

Mais dites-vous bien que malgré les claques régulières de réalité que je me prends depuis trois jours en plein dans l'identité, je suis heureuse de faire cette tournée et heureuse que Scène de Pays m’ait fait confiance pour jouer auprès de toutes ces personnes fragilisées.

J’y gagne le sentiment d’être un peu moins inutile qu’à l’accoutumée. 

Et ça, dans une vie d’artiste, le sentiment d'être utile à la société, c'est un trésor à conserver. 

 

Je vous embrasse, je suis bien fatiguée, tellement fatiguée que je ne suis même pas sûre, ce soir, de pouvoir regarder un épisode entier de "Faites entrer l’accusé". 

 

Liz 

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