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La vie extraordinaire d'une chanteuse normale.

LE BLOG DE LISE PRAT-CHERHAL

J'ai fait un carnage sur mon balcon

J'ai fait un carnage sur mon balcon

Ce jour-là, malgré le confinement qui m’avait mise au chômage technique, une activité professionnelle avait toqué à la porte de mes mails. 

On m’avait en effet sollicitée pour faire une interview par téléphone au sujet du soi-disant clip « vulgaire » de 28Saphyr

L’interview était prévue à 9h30.

À 9h25, j’ai annoncé à mon coloc : 

— Bon, salut, moi je vais au boulot. 

Et j’ai fièrement quitté le salon direction ma chambre. 

15 minutes plus tard, l’interview était terminée. 

J'ai pris le chemin inverse, j'ai quitté mon lit et je suis retournée dans mon salon. 

En franchissant la porte, j'ai dit à mon coloc, avec une profonde tristesse dans la voix : 

— Bon, ça y est, j’ai fini ma journée de travail.

J’étais de retour de plein fouet dans le chômage technique. 

Il était désolé pour moi. 

Mais ce jour-là, quelque chose d’assez inattendu allait briser notre morosité habituelle. 

En effet, ce vendredi et pour la première fois de ma vie, j’avais prévu de me rendre chez un producteur de légumes bio pour aller récupérer un panier de légumes commandé sur internet. 

Ce panier de légumes si j’en connaissais le prix, j’ignorais tout de son contenu. 

Car c’est le principe même du panier de légumes : tu connais le prix mais tu ignores tout du contenu. 

Tu ignores tout du contenu, mais tu sais où et à quel créneau horaire il faut aller le chercher. Et ici, le créneau, c’est le vendredi de 17h à 19h. 

Par chance, en ce moment, je suis assez disponible le vendredi entre 17h et 19h. 

Habituellement non, mais en ce moment, oui. 

Ça m’était donc très facile de me rendre à la récupération du dit panier. 

D’ailleurs, ce jour là, j’étais tellement disponible, que toute ma journée, avait tourné autour de cette récupération. 

Dès le matin, je m’étais réveillée en me disant : « Attention, aujourd’hui, je vais chercher mon panier du producteur ». 

J’avais très peur d’oublier. 

Le midi, je me suis dit :  « Ohlala, faut pas que j’oublie d’aller chercher mon panier du producteur ».

Je me suis donc mis un rappel sur mon téléphone, pour être bien sûre d’y penser. 

Et l’après-midi, quand j’ai reçu mon rappel, je me suis dit « bon, plus qu’une heure avant mon panier du producteur, le mieux c’est que je stoppe toutes mes activités pour être bien sûre d’être bien disponible pour aller le chercher ». 

À l’heure dite, j’étais hyper disponible. 

J’y suis donc allée. 

Arrivée à l’endroit de la récupération du panier, j’ai suivi les flèches qui indiquaient par où entrer et par où sortir. 

Tout ceci était bien organisé, sous un préau, dans le respect le plus total des gestes barrières qui nous protègent du mal. 

Je me suis mise dans une file d’attente en faisant bien attention de respecter le mètre de distance avec mes prédécesseurs et mes suiveurs. 

Alors que j’attendais patiemment mon tour pour accéder au guichet panier, je vis à droite de la file d’attente, un homme qui était seul, debout derrière une table. Il y avait de grandes boites blanches en polystyrène derrière lui. 

Je me demandais bien qui était cet homme et ce qu’il cachait dans ses boites. 

Lorsque ses yeux ont croisé les miens, il m’a parlé. 

Comme il ne portait pas de masque, j’ai tout compris du premier coup. 

Il m’a dit :

Bonjour, je suis pêcheur de poisson, et je vais vous offrir un poisson.

J’ai dit :

- Pardon ?

Il m’a alors redit : 

- Je vais vous offrir un poisson. 

Ah bah ça par exemple. 

Ce pêcheur voulait m’offrir un poisson. Qu’est ce que c’était que cette fantaisie militaire ? 

Depuis quand les pêcheurs offrent du poisson ? 

Ça n’a pas de bon sens de faire ça . 

Comment fait-il pour vivre de son travail s’il offre son poisson ? 

J’étais très surprise de sa proposition. 

Un pêcheur qui pêche et qui offre le fruit de sa pêche, ça n’avait pas de sens dans notre société actuelle. Travailler et ne tirer aucune rémunération pour son travail, à part dans le milieu du spectacle, ça n’existe pas. 

C’est comme si, moi, je passais des heures et des heures à écrire des textes interminables et que je les publiais gratuitement sur internet. 

Ça n’avait pas de bon sens. 

Ça n’était pas quelque chose qui allait me permettre de m’en sortir dignement. 

Je lui ai donc dit : 

— Quoi ? Vous allez m’offrir un poisson ?

Il m’a dit : 

— Oui. 

J’ai dit : 

— Ah bon ? 

Il m’a redit :

— Oui ! 

Il était très au clair avec sa proposition. 

Bon, pourquoi pas. 

Je lui ai donc dit : 

— Bon bah d’accord, merci, vous êtes gentil. 

Il a alors ouvert une de ses boites en polystyrène, et il a sorti un poisson. 

Et là ! 

Attention ! 

Ce poisson, c’était pas un petit poisson genre une sardine ou un maquereau, non. 

C’était un poisson énorme. Une alose. 

Je n’avais jamais vu un poisson aussi énorme. D’ailleurs, je n’avais jamais vu une alose. 

J’ai voulu faire machine arrière et j’ai dit :

— Oulala … euh … non non … non merci …. C’est beaucoup trop gros pour un poisson. Je peux pas manger tout ça. C’est trop de poisson. 

Il m’a alors dit : 

— Mais si vous pouvez ! Vous le prenez, vous le faites cuire, vous en manger un petit bout aujourd’hui et le reste vous le congelez. 

Ah mais non, pas question, congeler un gros poisson comme ça, c’était pas possible, mon congélateur n’était pas assez grand. 

Il fallait que je refuse, car sinon, j’allais certainement gaspiller ce gros poisson luisant. 

Et puis sérieux … comment ça fonctionne un poisson… ?

Moi, je mange peu de poisson, mais quand j’en mange, il est découpé en petits rectangles roses sur des boulettes de riz. 

Ça c’est bien, c’est petit, c’est pratique, ça rentre dans des boites carrées. 

Là, c’était pas du tout un poisson en petits rectangles sur du riz. 

Là, c’était un poisson entier, avec des écailles, des nageoires, une tête et puis surtout, il devait y avoir à l’intérieur de ce poisson tout un tas d’organes divers que je n’avais pas du tout envie de voir en vrai. 

Ce cadeau était une très gentille attention de la part de ce pêcheur mais si je repartais avec cette chose, ma soirée allait se transformer en gros carnage. 

Mon interlocuteur m’a alors coupée dans mes pensées et m’a  dit :

— Bon allez chercher votre panier de légumes, et quand vous repassez, votre poisson sera emballé. 

Je n’avais plus le choix. 

Je me suis donc exécutée. 

Je suis allée au guichet, récupérer mon panier mystère. 

Alors que je m’acquittais de mon dû auprès du producteur, on m’a demandé des nouvelles de mon secteur professionnel.

J’ai donc répondu la vérité, que c’était catastrophique. 

Mais, comme j’ai répondu avec un grand sourire aux lèvres (car j’ai très très souvent un grand sourire aux lèvres même quand les situations sont catastrophiques), et bien probablement que mes interlocuteurs n’ont pas tout à fait saisi l’ampleur de la catastrophe. 

Moi-même, je ne suis pas vraiment sûre de l’avoir bien saisie l’ampleur de cette catastrophe. 

Et pourtant, je vous jure que dans mon secteur, c’est absolument catastrophique. 

Peut être même plus catastrophique que dans le secteur du poisson. 

Ma dette effacée, je pris mon panier de légumes et je suis retournée voir le pêcheur. 

Il m’a tendu un grand sac en plastique blanc avec le grand poisson à l’intérieur et je suis retournée à mon véhicule où mon coloc m’attendait. 

Quand il m’a vue, il m’a regardée, il a regardé le panier, il a regardé le sac. 

Il m’a dit : 

— Il y a quoi dans le sac ? 

Je lui ai dit : 

— Un pêcheur m’a donné un poisson. 

Il a regardé dans le sac et m’a dit : 

— Ça fait un peu peur quand même. 

Moi, ce n’est pas un peu peur que j’avais. 

J’étais totalement paniquée. 

Alors nous sommes rentrés. 

Arrivés à l’appartement, j’ai mis le poisson dans le frigo, j’ai fermé la porte, je me suis assise dans ma cuisine qui est également mon salon qui est également mon studio d’enregistrement et j’ai attendu. 

Je ne savais pas quoi faire. 

Il y avait un poisson entier dans mon frigo. Il était plein de ses entrailles de poisson. Il fallait que quelqu’un s’en occupe rapidement et j’étais la seule adulte dans le coin. 

Ça allait évidemment me retomber dessus. 

J’étais effrayée. 

Je ne savais pas par quoi commencer. 

J’ai mis ma tête dans mes mains et j’ai essayé de réfléchir. 

Par quoi commencer quand on ne sait pas par quoi commencer ? 

Bon bah, la première chose à faire quand on ne sait pas quoi faire, c’est de chercher la réponse à son problème sur internet et si possible, de trouver une réponse en vidéo. 

J’ai donc tapé : comment vider un poisson ?

J’ai trouvé plein de solutions à mon problème. 

J’ai ensuite tapé : comment découper un poisson ? 

Puis comment faire cuire un poisson ? 

Au bout d’une trentaine de minutes de vidéos variées et avariées, j’avais acquis pas mal de connaissances sur le sujet. 

Et sincèrement, ça n’avait pas l’air si compliqué que ça que de découper et de vider un gros poisson. 

J’ai alors pris mon courage à deux mains. 

J’ai sorti le sac du frigo. 

J’ai ensuite sorti le poisson du sac. 

J’ai sorti d’un tiroir une planche et mon plus gros couteau et, avec tout ça je suis moi-même sortie sur mon balcon. 

J’ai ouvert le ventre du poisson et j’ai constaté l’ampleur de la tâche à accomplir. 

Et j’ai eu mi-envie-de-pleurer, mi-envie-de-vomir. 

Il fallait que je prenne à mains nues les différents organes de ce poisson et que je les lui retire. 

À écrire, ce n’est pas grand chose, mais je vous jure que dans la réalité, c’est une tout autre affaire. 

Je ne voyais pas comment j’allais me sortir de cette situation. 

Comment pouvais-je de mes mains ôter des entrailles d’un corps ? 

Je n’avais jamais fait ça. C’était absolument au-dessus de mes forces. 

J’inspirais et expirais profondément pour me lancer, mais à chaque fois que mes mains s’approchaient du foie, de l’estomac, de la rate ou de je ne sais quel autre organe, mes mains s’arrêtaient net et prise d’un mouvement de recul, je faisais quelques pas en arrière en criant. 

Je re-respirais, me ré-approchais, mais reculais de plus belle.

Je n’arrivais pas à me lancer. 

Je n’arrivais pas à y mettre les mains. 

C’était impossible. 

Assis sur le canapé, mon coloc s’est mis à m’encourager :

— Allez, tu vas y arriver !!! Vas-y !!!!

Je ne sais pas ce qui m’a finalement poussée à le faire, sans doute ses encouragements doublés d’une force qui venait de mon profond dégoût pour le gaspillage alimentaire. 

J’ai fini par y aller. 

Ainsi, j’ai mis mes mains dans le poisson, dans des zones de son corps que je ne peux pas nommer car je ne connais pas leur nom. 

J’ai sorti des organes sanglants et des matières visqueuses. 

J’avais les mains couvertes de sang. 

C’était une vraie boucherie. 

Enfin, non, c’était visiblement une poissonnerie. 

Je ne comprenais pas comment j’en étais arrivée là. 

Moi, au départ, je voulais juste un panier de légumes du producteur. 

Alors, que, au bord des larmes, je sortais de ce corps ce qui était probablement un estomac, mon coloc me dit : 

— C’est bien tu vas être fière de toi ! 

Alors que la totalité des organes du poisson étaient désormais dans ma poubelle, je me mis à lui gratter les écailles. 

Mais comme j’avais bien fait de m’installer sur mon balcon !

J’en ai foutu absolument partout. 

Et puis, comme stipulé sur une des vidéos, j’ai rincé le gros poisson sous le flux du robinet de ma cuisine. 

À cet instant, je l’ignorais, mais ce geste allait laisser, des semaines durant, une odeur de vieille marée à ma cuisine. 

Et c’est dans mon four que ce poisson a terminé sa course folle. 

J’étais épuisée. 

Heureusement, ce poisson était absolument délicieux et personne ne s’est étouffé avec une de ses arêtes. 

Je ne suis pas sûre d’avoir déjà mangé un poisson aussi bon. 

En sus de sa chaire tendre et goûteuse, ce poisson avait le goût du dépassement de soi, et du commerce de proximité. 

Que le pêcheur qui l’a pêché et me l’a offert ce vendredi en soit infiniment remercié. 

Un jour prochain, je ne serai plus disponible le vendredi soir pour aller chercher mon panier.

Mais pour l’instant, je suis disponible le vendredi, je suis également disponible le samedi et tous les autres jours aussi. 

Je vous laisse ici, car je vais essayer une nouvelle fois, de neutraliser cette odeur qui règne désormais dans ma tuyauterie. 

J’en profite pour vous remerciez pour vos nombreux messages et propositions pour nous aider. 

Pour l’instant, rien de concret n’est mis en place, mais très prochainement, pour nous sortir la tête de l’eau boueuse et essayer de retrouver une activité professionnelle digne de ce nom, je vous proposerai la pré-vente du premier vinyle de 28Saphyr par correspondance, ainsi que la possibilité de nous accueillir cet automne Morvan et moi (dans la mesure où se sera autorisé) pour des concerts à domicile (soit Liz Cherhal en duo acoustique, soit 28Saphyr). 

Je vous laisse y réfléchir de votre côté. 

A très bientôt

Je vous embrasse

Liz 

Ps : J'en ai un peu marre d'être dans mon salon

Ps2 : Je vais peut être aller faire un tour dans ma chambre pour changer.  

 

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